Entre malédiction et bénédiction, elles inspirent tantôt la
crainte, tantôt le respect, elles ne sont ni des hommes, ni des femmes… Ce sont
des hijras. Rencontre avec la communauté de New Delhi, l’incarnation de toutes
les transgressions de l’Inde.
La sensualité
de son corps dans cette danse endiablée face au tambour, ses mains qui
s’entremêlent, son écharpe rouge vif qui tourbillonne, et soudain une pose
langoureuse avant de reprendre de plus belle sa transe…
L’objet de
tous les regards n’est pas une femme. Ni un homme. C’est une hijra. Et les
frontières des genres se troublent en observant cet être danser poitrine en
avant, en sari et à la mâchoire carrée.
«Elles
ont un corps d’homme mais une âme féminine», résume Shashi Bushan,
défenseur des LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels) à
l’association Naz
foundation, pour tenter de définir les centaines de milliers
d’hijras vivant en Inde, dont plus de 20.000 à New Delhi, la capitale.
Bienvenue dans un genre à part entière.
Plusieurs
d’entre elles se réunissent chaque mercredi dans ce sous-sol de l’association
décoré du sol au plafond, à Lajpat Nagar, un quartier central de New Delhi. On
les remarque tout de suite parmi la vingtaine de gays venus eux aussi se retrouver:
les hijras s’étalent par terre, rient fort… mais parlent peu.
Cette
communauté taboue, composée de membres de toutes les catégories sociales, sait
se protéger et faire planer un certain mystère autour d’elle. Ce flou qui
entoure les hijras transparaît dès que l’on tente de traduire le mot en
français: eunuque? transsexuel? ou encore travesti?
Leur origine
en Inde est tout aussi difficile à déterminer, la seule certitude est
l’ancienneté de leur apparition. Inde mythologique ou invasion moghole (dès le
VIIIe siècle après JC), les hijras elles-mêmes ont des avis
divergents. Mais «les racines qu’elles choisissent révèlent la façon dont
elles veulent s’inscrire dans la société pour se sentir légitimes»,
explique Emmanuelle Novello, anthropologue qui a vécu deux ans avec cette
communauté de New Delhi.
«La pire vie pour un Indien»
Se sentir
légitime est essentiel pour les hijras, dans une société cloisonnée où elles
incarnent l’humiliation ultime: la transgression des genres. D’abord le doute
s’installe chez les parents. Pendant leur enfance ou leur adolescence, ces
garçons ou jeunes hommes, hétérosexuels ou non, sont surpris par leur famille,
à plusieurs reprises, à préférer la compagnie des femmes (mère, sœurs, amies),
à effectuer beaucoup de tâches ménagères. Voire à se maquiller, à être attiré
sexuellement par les hommes.
Par leur
comportement, ils correspondent à la définition de la femme selon les codes
indiens. Rester un homme tout en étant attiré par le fer à repasser et/ou un
homme est inconcevable pour un Indien.
Pour
l’entourage, plus aucun doute: ils sont passés de l’autre côté de la barrière,
de l’autre côté du genre, ils sont des «presque-femmes», selon
Emmanuelle Novello.
Mais changer
de genres, comme changer de caste, est inconcevable en Inde. Un Indien né
brahmane (la plus haute caste) ou intouchable le reste toute sa vie. De la même
manière, aucun changement de sexe et de genre n’est toléré dans les coutumes
indiennes.
Toute
transgression est un déshonneur. D’autant plus qu’aucune hijra ne pourra
atteindre la réussite selon les normes indiennes: le mariage et les enfants.
Elles ne peuvent pas procréer puisqu’elles ne sont pas considérées comme des
hommes et ne peuvent pas enfanter. Une minorité de ces jeunes hommes, dotés
d’une malformation sexuelle, sont alors contraints de devenir hijra car ils ne
peuvent pas avoir d’enfants. «C’est la pire vie qu’on puisse imaginer pour
un Indien. Cette malédiction divine est une humiliation totale pour la famille»,
explique Shashi Bushan.
Voilà
pourquoi les parents essaient d’abord de remettre leur fils «dans le droit
chemin», celui qui lui était prédestiné selon elle: «Cette tentative de
correction passe par des menaces, des mises à l’écart, des violences physiques
et verbales», égrène l’anthropologue.
En cas
d’échec, l’enfant ou le jeune homme est catalogué hijra. Aussi dure et
humiliante soit-elle, c’est la seule existence possible. Le jeune homme est
alors exclu du cercle familial. Il doit rejoindre alors un groupe de 10 à 30
hijras ou disciples (chelas) organisé autour d’un «chef» (naik) qui l’accueille
par un rituel. Cette petite communauté devient sa belle-famille, l’hijra se
marie à un époux fictif.
Une fois
intégré dans un groupe, les rapports avec la famille ne s’améliorent pas pour
autant. Comme pour Tania, qui ne peut accéder au titre de propriété auquel elle
a droit. Venue chercher de l’aide à la Naz Foundation, elle raconte son
histoire péniblement, s’arrête, et soulève son T-shirt à l’effigie de Britney
Spears pour dévoiler les coups qu’elle a reçus par des proches. Un cas fréquent
pour Shashi Bushan.
En incarnant
le malheur et la souffrance, les hijras se voient conférer des dons de bonheur
par la société indienne, comme par compensation.
Un homme,
intimidé, vient d’ailleurs prier devant Muskah, un hijra massif aux yeux verts
et à l’air hautain. Les domaines de prédilection pour cette communauté privée
de fertilité: les naissances et les mariages. Durant la cérémonie du «toli»,
elles bénissent l’enfant ou le couple. Chaque groupe investit un territoire
particulier de New Delhi dans lequel il est le seul à pouvoir y travailler. Les
hijras se font payer «environ 5.000 roupies (76 euros) par mois»,
explique Jayal, une hijra au cheveux rouges et spécialisée dans les naissances,
et peuvent mendier pour arrondir leur fin du mois. Mais gare à ceux qui
refusent de leur donner de l’argent! Les hijras ont aussi un pouvoir de
malédiction et peuvent jeter un mauvais sort: dans l’Etat du Bihar, elles sont
d’ailleurs employées comme collecteurs d’impôts.
Leur
insertion dans la société se limite à ce rôle socioreligieux. Au-delà, ce sont
des parias. D’ailleurs, aucune des hijras qu’Emmanuelle Novello a rencontré n’a
choisi cette condition.
Sexe et prostitution
Pour
survivre dans ce carcan imposé par le conservatisme indien, les hijras tentent
d’être heureuses malgré leur condition difficile. Certaines décident même de
devenir pleinement femme et s’émasculent.
Dans la
salle de la Naz Foundation, Payal et Muskah se mettent à s’insulter en farsi,
leur propre code lexical, alors que l’ambiance était bonne enfant
jusqu’alors... «Je suis une vraie hijra!», rugit Jayal aux cheveux
ébouriffés par la colère, en claquant des mains de cette manière si
particulière à sa communauté. Elle s’adresse à Muskah, plus grande
qu’elle, qui la toise. Muskah est castrée, Payal non. D’où ce sentiment de
supériorité. Une hiérarchie existe au sein des hijras: les hermaphrodites
représentent la crème de la crème. Ensuite viennent les castrés, «dégoûtés
par leurs organes génitaux et qui décident de couper leur pénis, leurs
testicules et le scrotum», précise Shashi Bushan.
La plupart
ne sont pourtant pas émasculés, pour ne pas se couper entièrement de leur
famille ou pour continuer à mener une double vie. Mais toutes se considèrent
comme des «hijras-nés», c’est-à-dire asexués. Seule l’apparence compte et
personne ne viendra regarder sous leur sari. Affirmer être née hijra est une
manière pour elles de rejeter cette transgression des genres pendant leur
enfance, qui leur a valu l’opprobre de la famille et de la société.
La sexualité
est omniprésente et visible chez les hijras, notamment dans les tolis. «Elles
vont mettre la tête du marié dans leur décolleté par exemple, mais cette
séduction évoque la fertilité dans la société indienne. Elles révèlent leur
puissance sur le bonheur des non-hijras par ces gestes à connotation sexuelle»,
analyse Emmanuelle Novello.
Ce genre de
comportement renvoie une image dépravée de cette communauté. Leurs rapports
sexuels anaux et oraux sont aussi condamnés et n’arrangent pas leur réputation.
Le sexe est
également une source de revenus. Même si aucune ne l’avouera, la prostitution
étant lourdement condamnée par leur chef: déjà symbole du déshonneur, l’hijra
qui se prostitue est complètement dévalorisée.
Conséquence
de leur activité précaire, la communauté des hijras est frappée de plein fouet
par le sida. Sam, le docteur de la Naz Foundation, propose des consultations
gratuites et des dépistages chaque semaine. «Mettre un préservatif: je leur
répète inlassablement le même conseil. Ils viennent tous prendre les
préservatifs gratuits qu’on distribue, mais je ne sais pas si beaucoup les
utilisent vraiment», avoue-t-il.
Les hijras,
pour la plupart illettrées, n’ont généralement pas conscience qu’elles mettent
leur santé en danger en se prostituant. En Inde, les MSM (Men having sex with
men: des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) sont d’ailleurs
les personnes les plus touchées par le virus VIH.
Des talents inexploités
Pourtant, la
cause des homosexuels et des «transgenres» a connu quelques avancées récentes
en Inde. En 2009, la Haute Cour de Delhi décriminalise l’homosexualité (article 377 du
code pénal invalidé). Un an plus tôt, l’Etat du Tamil Nadu reconnaissait
l’existence d’un troisième sexe et inscrivait un genre «T»
(transsexuel) à côté des traditionnels «M» et «F» sur les cartes d’électeurs.
Ces
reconnaissances symboliques et administratives sont des jalons vers leur
intégration, même si les mœurs indiennes sont encore loin d’accepter les hijras
comme des citoyens parfaitement ordinaires. Muskah se rend justement dans les
locaux de Lajpat Nagar pour fuir, le temps d’un après-midi, les regards
méprisants qu’elle croise dans la rue: «Je ne me sens bien qu’ici, dehors il
y a l’homophobie.»
Alors elles
dansent. Et il n’y a qu’à les regarder pour comprendre que les hijras ont la
fibre artistique. Voilà pourquoi Nalini Bansal, en école de commerce à
Delhi, a imaginé un projet d’intégration pour les hijras avec d’autres
étudiants. «On s’est dit qu’elles possédaient de nombreux talents qu’elles
ne mettaient pas à profit, explique-t-elle. Beaucoup d’entre elles sont
par exemple d’excellentes couturières! C’est dommage de ne pas en profiter.»
Nalini propose donc d’aider et d’accompagner les volontaires à créer leur
propre petit commerce. «On va donner des cours gratuits de confection de
bijoux et de couture, pour qu’ils puissent ensuite vendre leurs créations sur
le marché…»
Une autre
manière de gagner sa vie et peut être un moyen de mieux s’intégrer à la
société. Payal, qui s’applique pour dessiner des modèles de collier et de
boucles d’oreille, rêve d’ouvrir un jour sa boutique. «Je bénirai les bébés
le matin, et je m’occuperai du magasin de bijoux le soir!» Quoi qu’il
arrive, Payal est et restera toujours hijra.
Source :
Hélène Renaux et Fleur Martinsse